Dix-huit jours après mon arrivée à Wissembourg, quinze jours après avoir déposé mon sac dans l’armoire à Leysin, j’ai pu, enfin, allumer ma tablette, enchaîner mes petites routines matinales et entamer une première journée apaisée.
Mes petites routines matinales ressemblent probablement aux vôtres. On se prépare un thé ou un café, on choisit son vêtement et on jette un regard sur son agenda. Certains y ajoutent un verre d’eau tiède au réveil, d’autres une séance de yoga, mais tous ces gestes n’ont qu’un but : se préparer à vivre la journée qui vient.
Il est bien connu qu’à la fin d’un grand projet comme cette traversée du Grand Est, la chute brutale d’adrénaline, conjuguée à la disparition d’une certaine forme de stress, peut nous plonger dans une dépression plus ou moins profonde.
Je n’ai donc pas été surprise, ces derniers jours, de me retrouver épuisée et dans un état plutôt dépressif, ce d’autant plus que j’étais sous antibiotiques à cause des tiques, qu’une troisième canicule sévissait et surtout que la panne de mon minivan m’avait privée d’une semaine de décompression qui m’aurait permis d’atterrir en douceur avant de revenir à la vie courante.
Je pense que je vais vous étonner, mais je suis persuadée que mes routines nomades ressemblent bien plus aux vôtres que mes routines sédentaires.
Toutes mes routines nomades tiennent, j’allais dire dans un mouchoir de poche, mais disons plutôt qu’elles tiennent toutes sur mon dos. Le matin, je me saisis de mon unique traitement médical, j’enfile mon unique tenue et je bourre le reste dans mon sac. Ensuite, je m’extirpe de la tente, je la plie et je l’attache au paquetage, puis je reporte à plus tard dans la matinée les choses très agréables comme le petit déjeuner ou la toilette.
Si je dis qu’elles ressemblent aux vôtres, ce n’est pas que je pense que vous campiez dans votre salon ! Je ne parle plus des gestes eux-mêmes mais de la façon dont je suis capable de les enchaîner et de les réinventer chaque matin. Mes routines nomades, qui ne font l’objet d’aucune liste, sont à la fois répétitives et spontanées.
Normal ! Facile. J’arrive à enchaîner tous les actes de la vie, je vis ces périodes comme une profonde expérience de normalité. Il n’y a rien de mieux que le trek pour libérer mes fonctions exécutives, du matin au soir et du soir au matin.
Alors que se passe-t-il une fois de retour ? Comment se fait-il qu’au-delà de l’effet dépressif bien connu je sois incapable de quitter mon lit ? Comment se fait-il que je me retrouve carencée en eau et saturée en sucre alors que j’ai su conserver ma santé dans les conditions précaires du trek ? Comment se fait-il que j’oublie mon traitement une fois sur deux et que la charge mentale m’accable dès que j’envisage une petite marche ? C’est totalement anormal ! Je me demande chaque fois : où se cachent mes fonctions exécutives quand je suis entre quatre murs ?
Elles se cachent dans ma tablette.
Et c’est là toute la différence entre vos douces routines matinales et mes routines de sédentaire : je les ai répertoriées dans une application sous forme de pictogrammes, des listes dessinées créées pas à pas pendant plusieurs années. Elles sont maintenant presque infaillibles.
Ces pictogrammes ne sont pas apparus du jour au lendemain. Il m’a fallu plusieurs années pour trouver leur juste granularité, c’est-à-dire le niveau de détail dont j’avais réellement besoin pour me mettre en action. Le véritable déclic est venu d’un picto WC que j’avais choisi parce que je le trouvais drôle et mignon. Depuis que je l’utilise, je n’ai plus jamais eu de cystite. J’ai alors compris que j’avais besoin de ce pictogramme pour me rendre aux toilettes suffisamment régulièrement pour ne pas être malade et que je n’avais pas construit de simples listes d’organisation, mais de véritables béquilles pour mes fonctions exécutives.
Que vous dire ? Qu’il en faut, de l’humilité, pour accepter que mon handicap descend jusque-là, jusqu’à reconnaître que ce pictogramme est finalement bien plus utile que drôle et mignon.
Le plus étonnant, c’est qu’après chaque panne de mes fonctions exécutives, j’oublie jusqu’à leur existence. Il me faut alors accepter, une nouvelle fois avec humilité, l’ampleur de mon handicap, rallumer ma tablette, reprendre mes dessins suivre leurs sonneries pour retrouver, peu à peu, une vie simple, sereine et presque ordinaire.
Oui je connais cette impossibilité à affronter le quotidien Courage cela passera avec un peu de temps
Pour être sûre d’être bien comprise … c’est revenu grâce à la reprise de mes pictos ! Un miracle à chaque fois.
Merci Catherine