J’ai pris deux nuits à Thann. Je dois retrouver des chaussures et refaire mes provisions.
J’ai presque envie d’en prendre une troisième, mais je me sens coupable de ne pas avoir de bonne raison de le faire.
Hier, j’étais sur le point d’abandonner. Avec les cloques aux pieds, mon sac déglingué, mes habits mouillés et cette incapacité, une heure après mon arrivée, à trouver le gîte d’étape.
Je me suis affalée sur un banc public, j’ai sorti mon téléphone et tapé dans Google : « hôtel Thann ». C’est presque une capitulation, parce que des nuits à 100 euros au lieu de 20 raccourcissent considérablement la longueur du chemin.
J’en étais rendue au stade où la dépense qui sabote le projet n’avait plus d’importance quand une voix enjouée m’a interpellée.
C’était Michael, une des personnes avec qui j’avais sympathisé un peu plus que les autres à l’Hexateuf. Il était là, souriant, comme si nous nous étions quittés la veille. L’accolade était pleine de bonté et il m’a indiqué où trouver le gîte.
Je suis bien ici. Le refuge est tranquille, peu cher, et je passe du temps avec des gens qui pourraient être des amis et qui, contrairement à beaucoup d’autres, ne sont pas pressés d’avancer coûte que coûte.
Ça fait du bien.
Ces derniers jours, je me suis rendu compte que je me laissais influencer davantage que je ne le pensais par le contexte : l’Hexatrek, les discussions de groupe, les marcheurs croisés, les habitudes du milieu, cette fascination permanente pour les chiffres.
Nous sommes tous influencés par les groupes que nous fréquentons. Le conformisme n’est pas toujours un gros mot, mais il peut nous éloigner de nos propres aspirations.
Petit à petit, je me suis mise à regarder mon voyage à travers des préoccupations qui ne sont pas vraiment les miennes.
De quelle nature est cette envie qui me fait marcher ?
C’est une question à laquelle je vais devoir répondre.
Une tristesse m’a accompagnée ces derniers jours. Au début elle était discrète, mais maintenant elle prend toute la place : la forêt vosgienne se meurt.
Je traverse des paysages fabuleux, mais je vois aussi des sapinières entières qui souffrent, des arbres qui meurent, des versants qui changent. Cette forêt est à la fois luxuriante et à bout de souffle. Tout en offrant ses odeurs de mousse, de pin, de fraise et parfois même de vanille, elle me parle de ses plaies.
Peut-être parce que je marche lentement. Peut-être parce que j’ai le temps de regarder. Peut-être aussi parce que je ne traverse pas seulement des kilomètres : je traverse des lieux.
Et c’est peut-être là que se trouve mon malaise avec l’Hexatrek.
J’aime cette aventure, mais quelque chose me semble parfois étroit. J’ai souvent l’impression d’être sur une grande autoroute de randonnée. Tout le monde suit la même ligne. Les marcheurs passent vite. Les villages voient défiler les sacs à dos. Les discussions tournent presque toujours autour du trek lui-même. On dit si peu de ce que l’on sent, entend ou découvre.
Pourtant, dès que je quitte un peu cette ligne, quelque chose change. Il m’est arrivé de m’égarer, de passer ailleurs. Ce n’est pas seulement l’usure de la sente qui varie. Dans les endroits où les marcheurs sont rares, les rencontres sont différentes. Les gens sont curieux. Les lieux reprennent de l’épaisseur.
Mon histoire n’est peut-être pas d’abord celle d’un itinéraire ou d’une destination, mais celle d’une itinérance.
Je ne fais pas un trek. Je voyage. Certes à pied, mais je voyage.
C’est peut-être cela que j’essaie de toucher du doigt depuis le départ et qui m’échappe sans cesse.
Cela vaut aussi pour l’argent.
Mes ressources ne sont pas là pour atteindre un but, mais pour nourrir le voyage à pied le plus longtemps possible. Confort inclu.
Revenir à ce qui m’a toujours poussée à partir : vivre.